Les Trucs qui se lisent



"Quelque chose me suit" pensa Aloka.
Un coup d'oeil en arrière le démentit. Il n'y avait que les arbres et l'ombre. Il reprit sa marche et, à nouveau, sentit qu'on le suivait
"La forêt est sombre, pourtant. Nul ne peut me suivre dans les Ténèbres, mon domaine..."
    -Cela suffit ! cria-t-il, excédé.
Il stoppa au milieu du chemin, et hurla à la ronde :
    -Je suis Aloka Bleiz Du, le Loup Noir !
Il lui sembla voir des points dorés, qui disparurent aussitôt. Il continua :
    -Je suis le vengeur des miens ! Je tue les humains, extermine les traîtres et les parjures ! Je suis les Ténèbres ! Comment osez-vous me suivre ? Comment osez-vous me défier ainsi ?!
Il y eu un silence, puis une rumeur douce, comme un murmure. Une rumeur qui semblait être constituée de rires moqueurs... Des yeux dorés apparurent dans le sous-bois, sous les feuilles, les racines...
Et les ombres se mirent en marche.
C'étaient des loups, aussi noirs que les Ténèbres, plus sombres que la nuit. On n'entendait ni leurs pas, on ne sentait ni leur odeur, et on ne les voyait qu'en dehors des ombres.
Leurs voix s'élevèrent:
    -Nous sommes les échos du passé
    -Nous sommes les regrets d'une époque oubliée
    -Nous sommes l'Ombre des Vivants, et la Lumière des Morts
    -Nous étions Traîtres à notre race, et Parjures à nos serments
    -Trop vieux pour vivre, la Mort nous est interdite
    -Une patte dans un monde, une patte dans l'autre
    -Plus que Morts, Moins que Vivants !
    -Nous sommes les Loups des Ténèbres, haïs par les Dieux !
Toutes les voix s'élevaient à la fois, douces, faibles, et s'éteignaient, comme portées par le vent. Aloka ne savait plus où donner de l'oreille. Puis toutes se turent lorsqu'une ombre sortit sur le sentier, pénétra dans un rai de lumière qui passait entre les feuilles. Le Loup Noir put alors entendre le son des pas du Loup des Ténèbres, et sentir son odeur.
    -Nous nous matérialisons à la Lumière, mais nous pouvons te tuer dans l'ombre, là où tu ne peux nous toucher, Bleiz Du.
Cette menace à peine voilée, et quelque chose chez le loup d'ombre mit Aloka mal à l'aise.
    -Qui êtes-vous ? gronda-t-il
Le loup d'ombre ouvrit la gueule, comme amusé.
    -Nous sommes les Anaon Garwl, et je sais qu'une partie de notre nom te parle
    -Les Anaon... souffla le Loup Noir, stupéfait.
    -Nous sommes... l'Ombre des Ténèbres...
Et tu es sur  notre territoire...

Aloka appartient à Wolf.250
Les Anaon Garwl sont à moi
Le texte et le dessin aussi

Il n'y a plus de couleurs.

Le ciel est blanc, comme lorsque tombe la neige. Les arbres sont nus. Leurs troncs noirs décharnés se dressent vers le ciel comme des pieux brûlés, comme des lances brisées sur un champ de bataille. Le sol est jonché de feuilles mortes, mais elles ne sont pas couleur de feu, ni jaune, ni acajou. Elles se déclinent dans tous les tons de gris. Le sentier pierreux est de la même couleur. L'herbe est également grise, comme givrée.

Peut-être est-ce ça. Un monde complètement glacé. La mèche de cheveux qui me pend devant les yeux commence à givrer elle aussi.

Mais depuis quand mes cheveux sont-ils aussi longs ?


Aucune sensation. Je ne sens pas le froid. Je ne sens pas le sol sous mes pieds, non plus. Mais je sens la douleur, de plus en plus présente.


Il y a un oiseau qui vole. Je lève les yeux, dans l'espoir de voir un peu de couleur. Las. L'oiseau est noir, complètement noir. Mais je le suis tout de même des yeux. Je n'ai jamais pu croiser le vol d'un oiseau sans l'observer, sans admirer cette aisance avec laquelle ces êtres célestes domptent les courants aériens. Les grandes ailes aux bouts digités, la queue cunéiforme, le bec massif, la taille et l'envergure digne de celle d'un aigle...


Le corbeau se pose au sommet d'un tronc d'arbre mort. Il ouvre le bec, mais je n'entends rien.

Le grognement du loup, par contre, m'est clairement audible. Il couche les oreilles, son poil se hérisse. Il n'aime pas ce monde gris et silencieux.


Depuis quand est-il là ? Je ne l'ai pas vu venir. Je ne l'ai pas entendu venir. Je ne l'avais jamais vu auparavant. Pourtant, d'une certaine manière, il m'est familier...


Sa présence me réconforte. Son poil gris fauve et ses yeux dorés prouvent que les couleurs sont réelles, que mon existence dans un monde teinté n'était pas qu'une illusion. Son grognement est le seul son environnant.

Il est beau. Grand, gris, avec un élégant masque blanc, le museau fauve, le bout de sa queue noire, une tache gris clair en forme de croissant de lune sur l'oeil. Ses yeux sont comme deux soleils qui illuminent et réchauffent mon âme.


Je baisse les yeux sur mes mains. Elles sont rougies, comme lorsqu'il fait froid. Je sens que quelque chose ne va pas, mais je ne sais pas quoi. Il y a toujours ces chaînes glacées à mes poignets.

Je regarde le dos de ma main gauche. La vieille balafre qui la barre de part en part est devenue violette. Ma main commence à trembler. La blessure remonte à des années, mais la douleur est toujours là. Elle n'a jamais disparu.

Je n'avais pas remarqué auparavant mais le loup a la même blessure sur sa patte avant gauche. Je me demande si lui aussi en souffre.


Un mouvement, au loin, au bout du chemin. Une vieille charrette branlante remplie de pierres, tirée par un vieux cheval noir, s'avance doucement. La personne qui la dirige est vêtue d'un long manteau noir à capuchon. Son visage est à moitié chaché dans l'ombre ; ce qu'on en voit laisse penser qu'il s'agit une jeune femme aux cheveux blancs. Elle porte une sorte de bâton, comme pour l'aider à marcher.


Le loup se colle à moi. Je sens son poids sur ma jambe, tout comme sa fourrure épaisse et rêche. Il est la chose la plus réelle de ce monde.


Le petit cortège s'approche, et c'est là que je me rends compte de mon erreur. La jeune fille ne porte pas un bâton de marche, mais une faux emmanchée à l'envers. La lame est étrange, à double tranchant, et la pointe est aussi effilée que celle d'une rapière.


Un vieux souvenir remonte à mon esprit. Je ne l'ai jamais vue auparavant, mais je sais qui Elle est. Je sais à quoi servent les pierres dans la charrette. Je sais ce qu'Elle est venue faire.


Elle stoppe la charrette, puis s'avance, seule, vers nous. Le loup s'assied à côté de moi. Je sens qu'il tremble. Doucement, je le gratte derrière l'oreille pour le rassurer. Il lève la tête et me lèche les doigts.


Elle s'arrête à quelques mètres de nous, et nous tend la main. Le loup recule, craintif, se met à grogner. Elle ne bouge pas. A mon tour, j'avance ma main. Je lui prends la sienne, et, doucement, lui ferme ses doigts en La repoussant.

Le moment n'est pas encore venu, lui dis-je.


Elle hoche la tête. Bizarrement, Elle semble comprendre.


Puis Elle agrippe mon poignet, comme un mort s'agrippe à la vie, et d'un geste brusque, passe sa faux à travers mon corps.


Au début, il n'y a rien. Juste le sang qui coule sur ma poitrine et dans mon dos, là où la lame transperce ma chair. Et des questions. Pourquoi ? Pourquoi ce coup en traître ? Pourquoi ce geste de pure violence dans ce monde calme et triste ?

Puis vient la douleur. Cette douleur, si puissante que vous ne pouvez plus rien faire, pas même hurler. Cette douleur semblable à un soleil, concentrée en un point et qui par la suite rayonne dans tout le corps. Cette sensation qu'à chaque battement de coeur, votre vie s'échappe un peu plus de votre corps. L'impression que ces mêmes battements ne sont que le compte à rebours du temps qu'il vous reste. Un temps bien court, si court...

Le goût du sang emplit ma bouche au fur et à mesure que je meurs. Un goût semblable à celui du fer.

Ma tête bourdonne, mais j'entends distinctement le loup hurler à la mort...


Et d'un coup, toutes mes douleurs cessent. Je n'ai plus mal, ni à la poitrine, ni à la tête, ni à la main. Comme ma vie, elles sont toutes parties, disparues, échappées par le trou qu'a percé la lame.

Elle retire sa faux de mon corps, et je tombe à genoux devant Elle. La blessure n'est plus là, volatilisée comme par enchantement. J'inspire goulûment tout l'air que je peux, tel un naufragé assoiffé d'eau douce. J'ai encore du sang dans ma bouche. J'avale un peu de travers, et je tousse. Le loup s'approche, gémit. Lui aussi est mort. D'une manière ou d'une autre, lui et moi sommes liés.


J'essaie, péniblement, de me relever. Le monde tourne autour de moi. Je vois successivement le chemin, les arbres, le corbeau qui crie silencieusement, puis mon regard s'arrête sur une étendue blanche d'où tombent des petits bouts de même couleur. Ces petits bouts se posent délicatement sur le sol, les arbres, le poil du loup, et même sur mes yeux, mais je ne sens rien. La neige non plus n'existe pas.


Je ne sais pas combien de temps je reste ainsi, allongé sur ce sol impalpable, à regarder les flocons danser dans le ciel. Mais le temps existe-il seulement ? Il n'y a pas de soleil dans ce ciel blanc. Les ombres ne bougent pas. Il n'y a rien, pas d'eau, pas de vent. Pas de temps.


Qu'est ce que le temps ?


Qu'est-ce que la vie ?


Qu'est-ce que la mort ?


Quand je me relève, elle est toujours là. Elle me regarde me remettre d'aplomb. Puis Elle se retourne, et s'en va, sans un mot.


Elle m'a tué. Je lui appartiens, comme toute créature vivante. Elle tient mon destin entre ses mains, et Elle vient de briser le fil de ma vie. Je m'apprête à la suivre, dans son royaume immortel.


Le loup mord ma jambe. Du bout des dents, il s'agrippe à mon pantalon, tire dessus pour m'arrêter. Il ne veut pas que j'y aille. Il se tourne vers Elle et se met à gronder. Il ne veut pas qu'elle m'emporte. Le moment n'est pas encore venu, me fait-il comprendre.

Elle commence, Elle aussi, à me faire signe de la laisser aller seule.


Perplexité. N'est-Elle pas venue pour m'emmener ? Ne m'a-t-Elle pas tué ?


Elle me répond. C'est la première fois que je L'entends parler. Sa voix est douce et fraîche, comme un ruisseau de montagne en hiver, comme son monde.

«Tu es mort pour pouvoir vivre, Elfe-Démon. J'ai tué celui qu'on t'a forcé à être, pour permettre à celui que tu es véritablement de vivre. Ne cherche pas plus loin.»


Démon ? Je suis perdu, et ne comprends plus rien. Je commence à m'irriter, comme un enfant auquel on refuse de répondre à ses questions.


Elle sourit. C'est étrange de La voir ainsi. Ce sourire fait aussitôt mourir toute colère en moi. Elle dit que je comprendrai bientôt.

«L'impatience est l'apanage de la jeunesse. Sois patient.» conclut-elle.


Elle reprend sa charrette et s'éloigne comme Elle est venue.


Je la regarde, pendant qu'Elle disparaît à l'horizon. Je ne la vois plus. Alors je fais également demi-tour, le loup à mes côtés. Tout se brouille autour de nous, au fur et à mesure que nous quittons ce monde de grisaille et de ténèbres.


Je sais que je La reverrais. Dire que j'ai hâte de La revoir serait un mensonge. Mais je sais que quand le moment sera venu, alors j'en serais heureux.


Après tout, la Mort est quelqu'un de très sympathique.


L'Homme :

On avait peur de lui
Dans la forêt la nuit
On le voyait partout...
Qui est-ce ? C'est le loup !
Sale beste, sale voleur
Tuons le Diable, tuons le tueur !


Le Loup :

Par monts et par vaux,
Par collines et par forêts,
Par plaines et par chemins
Tranquillement, je vais.

Je vais là où me portent mes pattes
Je vais de plaines en montagnes et de montagnes en forêts.
Si je vois un homme, je m'écarte,
Je vais dans un lieu solitaire où l'on peut pleurer.

Comment en suis-je arrivé là ?
Je ne le sais pas.
Pourquoi, je le sais.
Nous étions libres, et les hommes nous ont tués.

Un jour un chant retentira, au fond d'une forêt
Au bout de ma route, de mon chemin.
Alors je saurais que je les ai retrouvés
Mes frères, auquel est lié mon destin.

J'aimerai qu'un jour, les hommes nous laissent rêver,
J'aimerai qu'un jour, les hommes nous laissent chanter,
J'aimerai qu'un jour, les hommes nous laissent libres,
J'aimerai qu'un jour, les hommes nous laissent vivre.

Cohabiter. Est-ce trop demander ?


Luinwë

 

 

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